Nouvelle – « Le Violon d’Ingres »

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Cette nouvelle est extraite de mon recueil de nouvelles romantiques et cruelles « Ombres parallèles » au sujet duquel je vous en dis plus, ici, et pour lequel je recherche un éditeur. Contactez-moi à inthemoodforfilmfestivals@gmail.com si cela vous intéresse.

LE VIOLON D’INGRES

« Ombres folles, courez au but de vos désirs
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage
Et votre châtiment naitra de votre plaisir. »
Charles Baudelaire

La vitre éclaboussée de soleil reflétait son image qu’il essaya de détailler avec l’objectivité d’un anthropologue : des cheveux bruns pas encore clairsemés ni parsemés de gris malgré la quarantaine allègrement dépassée ; des mèches savamment rebelles qui lui tombaient sur le visage lui procurant un air d’éternel adolescent, pathétique sans doute pour les uns, touchant et séduisant, peut-être, pour d’autres ; des yeux bleu clair , envoûtants et faussement cruels et durs (le faussement le faisait sortir de l’objectivité, mais il ne se ferait jamais à cette impression qu’il dégageait bien malgré lui) ; des lèvres charnues sur lesquelles se dessinait un sourire qu’il distribuait avec parcimonie qui, paraît-il, le rendait irrésistible mais que l’anthropologue jugeait comme celui d’un homme désarmé (là, il essaya juste pour vérifier, mais le sourire s’estompa dès qu’il rencontra celui, glacial, de sa voisine) ; un teint plutôt mat hérité de ses années de reportages dans ces pays cyniquement ensoleillés, et quelques rares rides d’expression pour l’agrémenter, sans oublier des sourcils qui paraissaient toujours froncés, lui donnant selon l’humeur et la bienveillance de l’interlocuteur un air inquiet ou mystérieux, ou menaçant. L’ensemble devait être relativement harmonieux, il fallait bien l’admettre si l’homme perpétuellement en proie aux doutes continuait à laisser la place à l’anthropologue. Sa veste en cuir trouée sur sa chemise blanche le rajeunissait encore et contribuait sans doute à cette allure juvénile. Soudain, l’angoisse le saisit, la pire d’entre toutes, pour lui : celle de se faire remarquer. Une veste en cuir trouée ! Pour aller … là-bas ! Il avait préparé sa valise à la hâte, enfin si on pouvait appeler une valise le petit sac en cuir sans âge qui l’accompagnait aux quatre coins du monde et il n’avait même pas une veste qui siérait aux convenances de la Principauté et à son âge. Habituellement, il ne se souciait guère des convenances et prenait même parfois un malin plaisir à ne pas les respecter mais, cette fois, il n’avait qu’une envie : se fondre dans le clinquant décor. Quelle idée aussi il avait eu d’accepter de remplacer son collègue à cette clôture du « Forum international cinéma et littérature de Monaco » ! Sarajevo, Kaboul, Bagdad : il n’avait jamais reculé devant aucun terrain, aucun théâtre de guerre pour le moins miné, mais quand il s’agissait de refuser un service à un ami, son courage l’abandonnait. Le temps que son cerveau trouvât une contre-attaque, son silence avait déjà été interprété comme un accord tacite, un cerveau pourtant plutôt rapide quand il s’agissait de trouver in extremis une stratégie pour contourner la méfiance des autorités ou pour se sortir des situations les plus dangereuses. Surtout que Laurent n’était pas vraiment un ami, un collègue avec lequel il s’entendait bien, tout au plus. Mais entre lui, François, grand reporter dans les zones à risque, et ce journaliste mondain, qui certes pratiquait l’autodérision avec beaucoup de talent, il y avait un monde… et, pourtant, c’était ce regard décalé sur tout qui les avait réunis, mais pas assez pour que Laurent sût que participer à ces mondanités l’effrayait plus que d’entrer en contact avec les terroristes de la planète. De surcroît, il n’avait jamais mis les pieds à Monaco et ne s’en portait pas plus mal. Il détacha son regard du reflet de son visage sur la vitre pour observer ce qu’elle laissait transparaître : les premiers vallons de la Provence et cette couleur si particulière qui vous faisait croire à tout, même à l’éternité. Il aurait aimé s’arrêter là, humer les senteurs ensorcelantes de la Provence, se perdre dans les rues d’Aix-en-Provence qu’il rêvait parfumées et colorées, marcher jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ne plus pouvoir réfléchir, tuant ses pensées les plus belliqueuses qui revenaient toujours à l’attaque et ne lui laissaient guère de répit… Là il ne pouvait plus fuir, se fuir. La question revenait inlassablement chez ses proches. Que veux-tu fuir en allant si loin, en prenant autant de risques ? S’ils savaient. S’il savait…

Sa voisine non plus ne lui laissait guère de répit. Depuis le départ, gare de Lyon, depuis que son fiston qui, lui aussi, avait allègrement dépassé la quarantaine, l’avait installée à sa place, ou plutôt déposée comme un paquet encombrant, s’enfuyant en ânonnant un « faîtes attention à vous maman » plus machinal que sincère, accompagné d’un sourire contrit, depuis cet instant, elle n’avait cessé de se plaindre. Elle avait maugrée devant le refus de François de changer de place, stigmatisant l’impolitesse des jeunes (même si en l’occurrence il ne s’agissait pas d’un compliment, il avait apprécié d’être affilié à cette catégorie), avait grogné contre les hauteurs de plafonds, contre ces wagons qui ressemblaient à des « cages à lapins », contre ce voyage interminable. De temps à autre, elle décrochait son téléphone et faisait profiter tout le wagon de sa conversation, le plus souvent pour répondre à une « amie » qu’elle s’empressait de critiquer une fois le téléphone raccroché. Il songea qu’il valait mieux ne jamais vieillir plutôt que de céder ainsi à l’aigreur… Oui, il fuyait au moins ça : l’aigreur, la médiocrité, la rancœur. Il tourna légèrement son regard : face à lui, un homme et une femme qui visiblement ne voulaient pas se séparer et à qui Tatie Danielle avait refusé de céder sa place côté couloir et qui en étaient réduits à être tous deux sur le même siège, lui s’écrasant presque contre la vitre. L’homme était plus âgé et parlait à la jeune femme avec une douce condescendance. Ils prenaient bien soin que leurs corps ne se frôlassent pas. Elle semblait boire ses conseils. Ses mains se tordaient de nervosité. Il comprit par leurs bribes de conversation qu’elle allait passer un examen, soutenir un mémoire, passer un entretien peut-être et qu’il était apparemment son professeur. Pour une raison que François ne parvint pas à saisir, il lui parlait du Louvre qu’elle ne connaissait pas. Elle disait n’avoir pas de peintre préféré, il lui parla d’Ingres, le sien, avec beaucoup d’érudition et une passion exagérée visiblement destinée à l’impressionner. Le contraste était saisissant entre l’électricité singulière qui émanait de leur étrange couple et l’aigreur de sa voisine que son égocentrisme rendait imperméable à cette magie de l’instant pourtant là, sous ses yeux. Leurs sourires malgré tout gênés, leurs regards évasifs, leurs mains qui se fuyaient : il se distrayait à observer, disséquer même, cette idylle naissante mais quand l’épouse du professeur appela et qu’il lui transmit qu’elle embrassait la jeune femme, ce dont cette dernière était visiblement aussi surprise que ravie, il préféra se laisser submerger par le sommeil laissant ses voisins à leur ambivalente relation, et sa voisine à sa terrifiante aigreur.

Il se tourna vers l’extérieur mais il ne voyait plus que le néant qui l’aspirait vers son gouffre insoluble. Peu à peu ses yeux parvinrent à distinguer : le tunnel, les lumières, les panneaux qui indiquaient « Monaco ». Il avait encore tant de rêves à faire, de pensées à esquisser et surtout aucune envie de converser avec qui que ce fût. La gare était aussi sombre, froide qu’aseptisée : ses lignes droites à la limite de l’absurde lui rappelaient Playtime de Tati, il espérait que son séjour ne serait pas aussi incongru. Il n’avait qu’une hâte : repartir, loin, loin des convenances, du protocole, loin des faux-semblants. Le chauffeur l’accueillit avec la déférence due à un chef d’Etat, au moins, et cela ne fit qu’accroître sa nervosité, son envie d’ailleurs. Il avait beau se répéter que cela ne durerait qu’une soirée, une crainte incontrôlable s’emparait de lui. La voiture montait inexorablement entourée d’immeubles encastrés plus hauts les uns que les autres qui lui procuraient un sentiment de claustrophobie. Il se sentait pris au piège. C’était étrange : cet endroit qui contenait autant de vies au mètre carré et paraissait tellement en être dépourvu. Il se souvenait de désert où chaque grain de sable et ces étendues pourtant vides à perte de vue semblaient transpirer de vie. Il aurait bien aimé parler avec le chauffeur mais quand il s’apprêta à lui adresser la parole, il alluma la radio. Il y était question du festival, de cinéma, de littérature, de la Principauté et d’un nom, d’un nom dont l’écho transforma sa crainte en une incrédulité, une terreur et un bonheur étrangement mêlés, un nom qui le ramenait une vingtaine d’années en arrière…

La chambre qui dominait la baie de Monaco était baignée d’un soleil étouffant de clarté. Alice regardait la silhouette élégante et longiligne d’Antoine se diriger vers la porte. Ils se reverraient dans deux jours, après le festival. La porte claqua et elle s’écroula, non pas de fatigue, ou alors d’une autre sorte, en tout cas d’un sentiment moins louable qu’elle préféra s’abstenir d’analyser. Antoine était objectivement charmant. Une bien belle image sur papier glacé. C’était bien suffisant. Le silence de la pièce résonnait douloureusement. Elle ne supportait ni le vide, ni le silence, à Monaco ou ailleurs. Même une seconde si rare dans ce tumulte festivalier dans lequel elle se perdait avec un mélange de délice et de désespoir. Tout semblait simple, insouciant, sans conséquences, pourtant. On sonnait à la porte. C’étaient la coiffeuse et la maquilleuse. Tout était correct, impeccable, lisse. La conversation. Le lieu. Et les traits de ses quarante ans et quelques épargnés par les ravages du temps. Elle se dit que quelque part devait exister son vrai visage, le reflet de son âme, plus hideux encore que celui de Dorian Gray, ravagé par ses sombres pensées qui ne lui laissaient jamais de répit. C’était ce qu’elle pensait au moment où la coiffeuse la jugeait « rayonnante », la condamnant d’avance. En se regardant dans le miroir, elle dût admettre qu’elle avait raison et cette beauté lui parut plus douloureuse que réjouissante. Son regard tomba ensuite sur les invitations négligemment entassées sur le bureau. Un jour, cela s’arrêterait. Un jour, elle regretterait peut-être ce qu’elle ne parvenait plus à apprécier. Un jour, elle se souviendrait de cette image dans le miroir et la regretterait amèrement. Elle aurait aimé que quelque chose d’imprévu, de vertigineux, de dangereux se produisit. Comment imaginer que ce visage dissimulait autant de lassitude. Elle s’amusa à le détailler. Ses yeux verts dont les étincelles masquaient si bien la mélancolie. Son teint aussi pâle qu’elle bouillonnait intérieurement. Ses cheveux aussi blonds et lisses que ses pensées étaient désordonnées. Sa bouche aussi pulpeuse et rayonnante qu’elle était lasse de sourire. Son visage était une insulte permanente à la vérité. Sa coiffure était terminée : un chignon faussement strict et un maquillage naturel qui renforçaient encore le mensonge. Puis, son regard tomba sur l’invitation posée sur le bureau. Je l’aimais. Tel était le titre du film de clôture. A ces trois mots émergèrent de ses souvenirs des sensations à la fois poignantes et floues provenant des limbes du passé. Elle chassa vite cette impression de son esprit férocement rebelle. La sonnerie de la porte la sortit de ses rêves tourmentés. Elle accueillit Sybille, l’attachée de presse, avec ce sourire impérieux qu’elle maîtrisait si bien. A son air catastrophé, elle comprit qu’elle était en retard, encore, et ne put s’empêcher de se réjouir à l’idée de dicter à chacun l’emploi du temps de la soirée. Puis, cela retardait un peu ce moment tant de fois vécu où il allait falloir sourire et feindre. Paraître. Irradier. Mentir. Et faire des caprices d’enfant gâtée pour leur donner ce qu’ils attendaient. Une scène vécue avant qu’elle ne se fut écoulée, elle en était déjà lasse. Elle se demanda ce qui avait bien pu attiser sa lassitude depuis le départ d’Antoine et éteindre ce feu hier impitoyablement ravageur, et elle se laissa entraîner par le bras par l’attachée de presse dans les couloirs labyrinthiques de l’hôtel Fairmont, coupant ainsi court à ses réflexions.
Deux étages plus bas, c’était ce même labyrinthe que François parcourait à la recherche de sa chambre. Il pensa que cet hôtel, aussi paradisiaque fût-il, devait être une source d’inspiration inépuisable pour Stephen King ou pour tout maître de l’horreur. A un couloir en succédait un autre qui semblait ne jamais finir. Il le parcourait, étourdi, désorienté. Un nom le hantait, l’essoufflait et le portait à la fois. Il avait pour habitude de faire confiance au destin, aussi tortueuses fussent les voies sur lesquelles il l’engageait. Quand, dans une zone à risque, il hésitait entre deux voies, un oiseau ou le souffle du vent pouvaient l’orienter vers l’une ou l’autre direction. Il n’était finalement pas tellement superstitieux. Peut-être aimait-il juste seulement jouer sa vie à pile ou face ? Peut-être ne lui était-elle pas si précieuse ? Mais ce soir-là, il ne fallait pas se tromper de voie, il ne fallait pas être en retard. Jamais l’écoute des signes du destin ne lui avait semblée aussi vitale. Et ces mètres, ou plutôt ces kilomètres, parcourus dans ces couloirs inhumains pouvaient le faire basculer, il en était persuadé. Arrivé, enfin, à la chambre 7352, il déposa son sac, jeta un coup d’œil furtif au lit aussi démesurément haut que long, au décor d’une harmonie parfaite et à la vue, impressionnante, oublia de se changer et partit reprendre en sens inverse le couloir labyrinthique. Il songea que sa chambre était suspendue au-dessus de la Méditerranée de manière insensée et tangible, insensé et tangible comme ce nom dont il ne parvenait toujours pas à croire qu’il l’avait réellement entendu. Pourquoi diable n’avait-il pas su refuser ? Pourquoi maintenant qu’il se noyait dans cette périlleuse routine ? Il songea que chaque pas dans ce couloir ouaté et soudain hostile le rapprochait de la réalité et il ralentit. Ascenseur. Hall. Bureau des invités du festival. Son cerveau décrivait chacune de ses actions avec une rigueur mathématique censée être rassurante. L’attachée de presse, une petite femme ronde et brutale, prit un malin plaisir (quoique ce mot même semblait lui être étranger) à lui faire comprendre que ce remplacement dont elle n’était pas au courant la contrariait. François, qui était plutôt habituellement insensible aux marques de reconnaissance sociale, aurait aimé en cet instant recevoir un peu de réconfort. Il se sentait comme un enfant perdu dans un lieu étranger où tout lui paraissait gigantesque et menaçant. La menace de l’inconnu, du vide, du vertige, du risque plus grand que tous ceux qu’il avait connus. Le risque de tuer un souvenir. Le risque de prendre en pleine face le vide des années écoulées. L’inconnue qu’il risquait de trouver face à lui. Pour toute explication, l’attachée de presse lui tendit une feuille sur laquelle était détaillé son programme. Une moue de dégoût et mépris mêlés le dissuada de poser la moindre question. D’après ce qui était indiqué sur le programme, il lui restait une heure avant le film de clôture. Je l’aimais. Quelle ironie du destin. Une heure à tuer. Sortir de cet endroit. Rien dans le hall n’indiquait la présence d’un festival. Rien ne semblait pouvoir troubler la quiétude étourdissante des lieux. Il longea le casino de l’hôtel puis la réception et se retrouva devant l’hôtel Fairmont devant lequel toutes les voitures de luxe qui se succédaient lui donnèrent la nausée parce qu’elles étaient la marque de ces codes sociaux auxquels il avait toujours été si hermétique et qu’il maîtrisait si mal et qui, ce soir-là, pouvaient lui être fatals, plus que ce tir à Bagdad qui avait emporté son doigt et son infantile sentiment d’immortalité.

Cérémonie de clôture en présence de son Altesse le Prince Albert II de Monaco. Film de clôture. Dîner au restaurant Louis XV de l’Hôtel de Paris. Elle relisait le programme comme une litanie maintes fois entendue. Elle s’enorgueillissait davantage de ses caprices d’enfant gâtée qu’ils ne la faisaient culpabiliser mais cette pensée ne suffisait pas à la faire sortir de l’ennui. Les marques de déférence excessives et pathétiques qu’elle s’amusait à classer et ironiser naguère ne l’amusaient même plus. Elle essaya de formuler un défi à relever, une mesquinerie dont se réjouir, une pensée délictueuse dont se délecter mais rien. C’était le néant d’émotion. Elle essaya avec un malheur sur lequel s’appesantir, un regret ou un remord mais rien. Subsistait cet indéfinissable sentiment d’ennui dont elle ne parvenait pas à définir la cause ni le remède. De loin, elle voyait une allée désordonnée de visages ulcérés qui s’ordonnèrent et se contraignirent à sourire, avec un rictus de plus en plus laid et forcé, au fur et à mesure qu’elle approchait. Se souvenait-elle de l’endroit où elle devait aller ? Qu’elle devait saluer Son Altesse? De son discours ? Elle s’amusa à leur répondre vaguement afin d’instaurer le doute dans leurs esprits inquiets et de voir les rictus de plus en plus difficiles à contenir. On la plaça à côté d’une actrice qui s’évertuait, avec une fureur admirable, à jouer son rôle d’actrice de film d’auteur indifférente aux apparences. Sa tenue était ce qu’il fallait de négligé, son sourire ce qu’il fallait d’indifférence, son attitude ce qu’il fallait d’arrogance. Son sac était astucieusement mal assorti à sa tenue vestimentaire et en dépassait le journal Le Canard Enchaîné comme un pied-de-nez à toutes ces convenances et à ce décor que sa tentative d’attitude impertinente contribuait pourtant à parachever. A force de vouloir proclamer son indifférence aux apparences avec autant d’ostentation, elle témoignait au contraire du soin qu’elle y avait apporté et justifiait ainsi le mépris du cinéma à son égard en faisant croire que c’était elle qui en était l’instigatrice. Quand le Prince Albert II de Monaco avança, elle peina à dissimuler son enthousiasme (et Le Canard Enchaîné) de même que son dépit lorsqu’il passa sans la saluer ni la voir. Quant à Alice, en répondant à son sourire par une amabilité maintes fois prononcée, elle songeait avec horreur à la mascarade à laquelle il allait falloir se plier, pour la énième fois.
Il aurait été bien incapable de dire ce qu’il avait vu, par quelles rues il était passé. Une sorte de brouillard recouvrait tout ce qu’il voyait ou entendait. Il se sentait à la fois invincible et vulnérable, velléitaire et déterminé. Lorsqu’elle apparut, les quelques mètres qui les séparaient lui semblèrent un fossé bienheureusement infranchissable. Elle était rayonnante et éteinte comme si l’enthousiasme et le professionnalisme dissimulaient mal une lassitude. Le Prince Albert II la rejoignait sur scène. Elle répondait avec chaleur et cordialité à ses compliments, et feignait brillamment la malice et l’émotion, mais le cœur n’y était pas, ce cœur dont il avait eu la folie de croire avoir mieux que quiconque cerné les battements. Si, physiquement, ses traits n’étaient pas altérés et même s’étaient précisés et embellis, la passion qu’elle irradiait dans son souvenir semblait l’avoir quittée. Il ne vit rien des premières minutes du film perdu dans son passé, dans ses pensées, mais bientôt il l’absorba y trouvant une étrange résonance avec ses propres sentiments, dévastateurs, et lorsque la lumière se ralluma, il lui fallut quelques minutes pour reprendre ses esprits, encore plongé dans l’histoire de cet homme qui n’ose pas tout quitter pour la femme qu’il aime, sa maîtresse, cet homme presque quelconque qui devient beau et intéressant grâce au regard de celle qu’il aime, qui fuit le bonheur de peur qu’il ne se sauve, qui se sacrifie par courage et par lâcheté. Un film qui a la force brûlante des souvenirs inaltérables, se dit François. Quel rapport avait-il, lui qui n’avait jamais rien possédé que sa liberté, avec cet homme enchaîné dans ses conventions malgré ses parenthèses enchantées ? Jamais un film ne l’avait autant bouleversé pourtant. Sans doute y en avait-il de plus émouvants mais son état de fragilité, de fébrilité, n’était alors pas aussi intense. Il parvint enfin à se lever. Il suivit les derniers spectateurs et se retrouva avec eux à l’extérieur, sous le tunnel, à l’entrée du Forum Grimaldi, violemment bercé par le roulement incessant des voitures, à attendre les véhicules officiels. Plus vindicatifs, plus doués à se donner une importance qu’ils n’avaient pour la majorité pas, les spectateurs passaient par dizaines devant lui. Il l’aperçut, soudain, escortée à l’une des voitures officielles du festival par une cohorte d’attachées de presse et de parasites aux sourires factices. Mué par une fureur mystérieuse qui ne lui était pas habituelle, il bouscula sans ménagement une petite femme sèche ultra maquillée et sans âge pour entrer dans une voiture. Alors qu’ils étaient installés, une attachée de presse passa la tête par la vitre pour lui demander sèchement s’il était seul. La réponse aurait mérité de longs développements car il ne s’était jamais senti aussi envahi, par ses pensées et désespérément seul, mais elle n’attendit pas sa réponse pour laisser entrer la femme intemporelle. Elle ne daigna pas le regarder, son parfum l’indisposait et c’est en cette odorante compagnie qu’il se dirigea vers l’inconnu, vers le passé.

La voiture la déposa devant le hall imposant et fastueux de l’Hôtel de Paris. Elle se glissa de la voiture à l’intérieur de l’hôtel, ignorant les flashs qui crépitaient, non par mépris mais par triste habitude. Elle savait déjà tout de cette soirée : les regards et les sourires insistants auxquels elle devrait répondre par un sourire forcé, les rires stridents à ses paroles même lorsqu’elles ne seraient pas drôles, les sollicitations insolites, le cynisme de bon ton et le temps qui s’écoulerait au rythme des mets aussi légers que leurs noms seraient pompeux et lourds et les promesses de se revoir très vite, ce qui signifiait jamais ou par un malheureux hasard que chacun s’empresserait de qualifier de formidable. Elle redoutait plus que tout ces repas interminables où elle savait être disséquée malgré l’apparente cordialité qui y régnait. Elle songea avec regret qu’à ses débuts cette obligation était un amusement mais avant tout parce qu’elle se réjouissait de le raconter avec ironie mais son ironie passerait désormais pour du cynisme qu’elle détestait par-dessus tout, ou de la prétention dont on gratifiait toute actrice n’affichant pas constamment un sourire extatique. La table comptait cinq places. Elle constata avec soulagement n’être pas à la table d’honneur tout en feignant d’en être contrariée pour ne pas froisser les officiels, mais rien ne l’agaçait plus que ces banalités échangées avec le plus grand sérieux avant que les masques ne tombent et que chacun ne révèle sa médiocrité. Au moins pour cette soirée la monarchie monégasque garderait-elle son aura respectable. Elle était la première arrivée à sa table et put donc prendre un malin plaisir à voir les visages s’éclairer, avec sincérité ou une mondaine jubilation, en voyant qu’elle s’y trouvait. Le premier visage fut celui de Christophe Monceau. Ecrivain à la mode, homme de télévision, son image était assez floue et elle ne savait pas grand-chose de lui mais en voyant son sourire en coin, et son clin d’œil, elle comprit déjà qu’il était de ceux qui vous considèrent comme des leurs dès lors que votre nom s’affiche régulièrement dans les magazines, peu importe lesquels, peu importe votre moralité (d’ailleurs pour y figurer l’immoralité est préférable). Seul le retentissement de votre nom compte. Oui, elle put voir tout cela dans ce qu’il jugeait sans doute comme une attitude très élégante et qui ressemblait à une méchante grimace. Avant de s’asseoir, il l’interrogea d’un désuet qui se voulait spirituel et complice « puis-je très chère » sans attendre la réponse. Elle afficha son plus beau sourire, ce à quoi il répondit par son déplaisant rictus en coin. Il n’eut pas le temps d’engager la conversation, Sybille, l’attachée de presse, s’arrêtait à leur table accompagnée d’un bel homme brun de quarante ans à la stature imposante et au sourire carnassier. Romain Clavel. L’attachée de presse, pour une fois, était sans doute plus ignorante que perverse : le petit monde du cinéma avait longtemps bruissé de la rumeur de sa liaison avec Alice, en raison de photos parues dans la presse, en réalité simplement des rendez-vous professionnels pour un projet de film qui n’avait jamais eu lieu, du moins était-ce uniquement ça pour Alice. Il était de ces acteurs qui avaient construit leur réputation davantage sur leur charisme (dont Alice savait pourtant bien à quel point il était inexistant) que sur leur talent, mais l’illusion du premier ne suffisait désormais plus à masquer le cruel défaut du second, et depuis cinq ans il n’avait guère tourné que des téléfilms insipides. Il s’installa à la droite d’Alice. Christophe Monceau lui adressa un sourire qui ressemblait à une déclaration de guerre dont elle se sentit l’objet, le pays à conquérir. La soirée s’annonçait décidément délicieuse d’autant que l’attachée de presse rapportait comme un trophée un quatrième convive Bertrand Devar, le bouillonnant directeur de Projections, magazine de cinéma trentenaire que Christophe gratifiait déjà d’un sourire et au salut duquel Romain répondit d’une poignée de main pleine d’espoir (songeant sans doute déjà à l’influence qu’un reportage dans la rubrique « que deviennent-ils » du magazine, pourrait avoir sur sa carrière) mais Bertrand Devar ne voyait qu’elle et la saluait d’un « Comment vas-tu ma belle ? » destiné à avertir l’assistance qu’Alice Delalande faisait partie de ses intimes. Tout juste avait-elle fait deux fois la couverture du magazine et, depuis, il estimait avoir le droit de la considérer comme une intime aux yeux des autres. Une féroce envie de rire s’empara d’elle en songeant à la pauvre victime que serait le dernier convive dont ces trois mâles se serviraient de proie. Mais son sourire qu’elle affichait rayonnant se décomposa brutalement. Elle répondit sans savoir ce qu’elle disait à une question de Christophe Monceau qui parut s’en délecter en éclatant d’un vibrant rire destiné à la salle, laquelle salle sembla soudain tourner, dériver, et les rires devenir insupportables. Elle ne savait plus où fixer son regard qui, machinalement, ne pouvait se détacher de ce fantôme du passé qui se rapprochait inexorablement d’elle. D’une voix qui lui parut d’outre-tombe, elle souhaita la bienvenue au nouveau convive amené par l’attachée de presse visiblement consternée de devoir leur infliger la présence de cet inconnu. On le plaça face à elle entre l’acteur et le directeur de journal. Elle feignit de se concentrer sur les paroles de Christophe Monceau dont elle n’entendait pas un mot, trouvant soudainement dans cette attention un triste réconfort. Elle n’avait pourtant qu’une envie, regarder face à elle, détailler les traits de son visage, y quérir un signe de ce brûlant souvenir, le témoignage de ce qu’il l’avait été tout autant pour lui, un signe que ce salut froid comme s’il s’était adressé à une inconnue n’était que le masque de son trouble, mais il parlait désormais avec Bertrand sans faire attention à elle.

Sans doute les invités qui avaient attendu les voitures officielles avec lui allaient-ils ailleurs car il arriva le dernier (avec son odorante compagne de voyage, un voyage heureusement très rapide, trop même, ne lui laissant pas le temps de recouvrer ses esprits) dans l’imposante salle de restaurant de l’Hôtel de Paris. De la beauté des dorures, des lustres de baccarat, du gigantisme de la salle il n’avait rien vu, juste ces tables désespérément pleines, juste cette présence qu’il cherchait avidement et craignait tout à la fois. Quand il avait vu où l’attachée de presse l’emmenait, cela avait été trop tard. Trop tard pour fuir. D’ailleurs, la fuite n’avait jamais été dans ses habitudes. Il avait cherché des souvenirs terrifiants de théâtres de guerre pour se rassurer mais aucun ne lui parut alors plus périlleux que celui-ci, jamais il ne lui avait semblé que sa vie avait été à ce point en jeu. Maintenant que son voisin lui parlait, semblait-il avec beaucoup de mépris, et tandis qu’il feignait de l’écouter avec un sourire humble et déférent, il tentait d’analyser ce regard qu’elle lui avait adressé mais, plus il s’y évertuait, plus il l’assimilait à de l’indifférence. Comment avait-il pu être si naïf et croire qu’elle ne l’avait pas oublié, tant d’années après ? Son visage s’était évanoui dans ses souvenirs d’autant que, contrairement à lui qui la voyait couramment dans des émissions ou films, elle ne l’avait sans doute pas revu depuis ce jour, essentiel pour lui, sans doute anodin pour elle.
– …Et vous, qu’en pensez-vous ? Vous avez une tête à avoir aimé ? Ainsi l’interpellait son voisin. Il s’abstint de lui rétorquer de quoi, lui, avait une tête, pour ne pas susciter l’hostilité d’Alice, cette nouvelle Alice faussement passionnée et amnésique, mais sans cela, il ne se serait sans doute pas gêné. Il soupira face à ce nouveau regret, et Bertrand prit ce soupir pour un acquiescement dont il parut se contenter car il se tourna de l’autre côté et François le fit sursauter lorsqu’il lui répondit :
– En effet rarement un film m’a autant bouleversé, mais peut-être parce que je l’étais déjà avant de le regarder et que j’y ai trouvé un vibrant écho à mes pensées.
– En voilà un homme bien sentimental, lui rétorqua-t-il sèchement.
– Voilà bien une qualité dont on ne peut vous parer Bertrand, lui répondit Alice avec un doux sourire.
– Je ne savais pas qu’il s’agissait d’une qualité, je n’avais pas l’intention de m’auto-flageller, ma belle.
Oui, elle avait dit cela avec douceur, lassitude presque, mais il avait cru percevoir un tremblement dans sa voix, sans doute lié à la fatigue. Elle regardait Bertrand avec beaucoup d’insistance. Peut-être étaient-ils intimes après tout et peut-être cette réflexion était-elle un jeu entre eux. Pourquoi avait-il dit cela ? Elle allait le trouver faible, et par-dessus tout il détestait ces gens qui s’épanchent devant des inconnus.
– Mais alors que faîtes-vous dans la vie pour vous permettre d’être sentimental ? Il n’y a pas beaucoup de métiers où la sentimentalité est tolérée aujourd’hui ? Ah attendez, laissez-moi deviner, vous devez être un de ces journalistes mondains qui vivent et jouissent -dans tous les sens du terme – de la proximité de stars ou prétendus tels, c’est-à-dire tout le monde puisque tout le monde en est gratifié aujourd’hui, évidemment pas comme vous ma belle qui l’êtes réellement. Ah, c’est ça, hein ?
– Non. Je suis grand reporter de guerre.
Il s’en voulait de cet adjectif grand, lui qui détestait la vanité par-dessus tout, mais sa phrase fit quand même son petit effet. Son voisin émit un petit sifflement admiratif qui fit cesser toute conversation autour de la table et le transforma en objet de tous les regards, celui d’Alice y compris. Il n’osa pas l’affronter de peur d’y lire la définitive constatation de l’oubli dans lequel elle avait plongé ce souvenir pour lui inaltérable et incomparable. Pour éviter de céder à cette violente tentation, il préféra enchaîner.
– Et vous, que faîtes-vous ?
Le sifflement se transforma en un rire gras, vaniteux, particulièrement sonore. Bertrand regarda le voisin d’Alice en qui François avait reconnu Christophe Monceau et tous deux éclatèrent de rire.
– Il me demande ma profession. Il ne connait pas ma profession ! Sentimental et comique. Plus qu’une profession, il y a d’ailleurs des jours où c’est un sacerdoce.
Puis Christophe Monceau, directeur du journal Projections (ainsi s’appelait-il et était-il de sa profession, François le sut par Romain qui s’empressa de lui dire, accompagnant ses paroles d’un petit rire satisfait des plus grotesques) enchaîna en parlant du film de clôture « affligeant de mièvrerie », et commençant à raconter ses propres incartades conjugales ( l’adultère étant le sujet du film de clôture), comme si François n’existait pas, ne devait plus exister, jusqu’à la fin du repas. Il remarqua alors le décor majestueux qui lui parut vulgaire et clinquant, ou du moins le muet complice de cette vulgarité. Il n’avait qu’une envie : partir, ne pas prendre le risque de souiller ses souvenirs un peu plus, ses souvenirs qui, tant de fois, dans une situation désespérée, l’avaient fait tenir à l’existence, lui avaient donné une force et une chance surhumaines et l’avaient aidé à survivre. Etait-il possible, réellement, que cela n’eût été que pour lui ? Etait-ce possible vraiment qu’elle fût devenue comme eux, qu’elle fût dupe ?
– Alors comme ça vous êtes grand -en insistant sur le grand qui le fit regretter de nouveau amèrement à François- reporter de guerre. Il doit en falloir du cran. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences, ironisa Bertrand en se tournant vers lui, se souvenant sans doute brutalement de sa présence.
Toute la table s’esclaffa, et même Alice émit un petit rire dont il ne sut dire néanmoins s’il était complice ou nerveux. Il comprit que, de toute façon, quoique dise cet homme et son acolyte de circonstance, la table rirait aux éclats. Il portait l’étiquette « homme de bon goût car cynique» et quelles que fussent les atrocités qu’il pourrait proférer elles seraient appréciées par l’assistance, parce que, plus ou moins consciemment, préférant être complice que sujet de ses sarcasmes. Bertrand riait de sa propre plaisanterie et François se souvint de cette réflexion dans le film Ridicule de Patrice Leconte qu’il ne fallait jamais rire de ses propres plaisanteries et trouva soudain qu’il ressemblait beaucoup à l’obséquieux abbé de Vilecourt. Une bien vile cour en effet, cela n’avait guère changé. François ne put s’empêcher de sourire à cette pensée malgré le dégoût qui l’envahissait. Christophe Monceau racontait maintenant comment, sur un plateau de télévision, il avait ridiculisé une jeune actrice, répétant ses propos qu’il jugeait cinglants et spirituels, se citant avec emphase et riant à nouveau de ses propres plaisanteries, forçant son rire pour rire encore plus fort que tout le monde. Comment ce personnage vain, vulgaire, imbu de lui-même pouvait-il être jugé comme un des écrivains les plus doués de sa génération ? Peut-être parce qu’elle celle-ci se sentait rassurée par ses petitesses mais il lui semblait que son image publique était bien différente du triste spectacle qu’il donnait ce soir-là. François regarda alors l’autre voisin d’Alice, en qui il avait également reconnu l’acteur Romain Clavel. Il avait tout juste prononcé un mot depuis le début du repas (pour lever le voile sur l’identité de son voisin) et se contentait de rire aux plaisanteries des deux bouffons de la reine qu’était Alice. Soudain, il se souvint d’une rumeur qui avait couru au sujet d’une liaison entre l’acteur et Alice. Au fond, il était sans doute le seul à ne pas avoir été son amant. Et il se mit à rire à son tour, de honte, d’humiliation, de dégoût. Il n’avait même plus envie de partir, juste envie briser ses illusions un peu plus, de voir jusqu’où ils iraient, d’achever de se convaincre qu’il s’était définitivement trompé sur elle, sur ce souvenir fiévreux.

Elle se demandait combien de temps encore ce calvaire allait durer. Les entrées, sobrement intitulées « Soufflé de homard et fricassée de champignons à la ciboulette accompagné de petites tomates impromptues en corolle de fleurs » venaient d’être apportées, le cliquetis des couverts exacerbait la violence du silence, enfin de son silence parce que les autres parlaient, à l’exception de Romain qui mimait l’extase avec tellement de concentration qu’elle se sentit blessée qu’on eut pu penser qu’elle en eut été un jour amoureuse. Le rire sarcastique de Christophe Monceau, toujours aux dépends des autres, l’agaçait de plus en plus et elle se dit qu’au prochain « ma belle » de Bertrand elle l’appellerait « mon laid », ce qui était d’ailleurs un peu exagéré mais sa suffisance annihilait toute tentative de déceler la moindre beauté en lui : ses beaux yeux verts en devenaient des lames tranchantes et redoutables, sa taille haute au lieu de lui donner la fière allure qu’il imaginait avoir lui procurait un air hautain, et sa bouche fine à force de proférer des insanités et d’en chercher d’autres avec autant d’ostentation en devenait repoussante. Et lui, comment pouvait-il supporter leurs railleries ? Comment pouvait-il rester là, face à elle, impassible, l’ignorant même? Etait-ce là le beau fou ardent de son souvenir ? L’être unique dont le souvenir avait empêché qu’elle perde toute confiance en l’humanité, même si elle en avait, comme ce soir, si souvent eu la tentation ?
– Ah mais, si enfin, aidez-nous Romain, comme s’appelait ce film où Alice était radieuse, vous l’êtes toujours très chère, mais particulièrement dans celui-ci, un film d’époque… ? Alice ne nous aidez pas, nous devons trouver, minaudait Christophe Monceau.
Elle n’avait aucune intention de les aider, préférant les laisser s’enfoncer dans leur ignorance et leur fatuité. Romain commençait à gesticuler sur son siège, voyant sans doute là une occasion de briller aux yeux du directeur de journal, et d’accroître ses chances d’un article.
– Vous savez je vais peu au cinéma (sous-entendu, je suis trop célèbre pour le faire sans souci), je préfère regarder des films en dvd, j’en ai une grande quantité (sous-entendu, je suis un cinéphile qui regarde des classiques et pas un amateur qui ingurgite les derniers films à l’affiche qui y font souvent un passage éclair, sans doute comme celui-ci). Mais Monsieur Devar sait forcément ça (maintenant une pincée de flatterie pour assaisonner le tout).
– Melle Delalande n’a jamais tourné dans aucun film d’époque, à son grand regret, j’en suis persuadée. En tout cas c’est le genre de rôle dans lequel je regrette de ne l’avoir encore pas vue.
François avait parlé avec une voix assurée, trop, presque détachée, comme un vulgaire admirateur. Elle n’arrivait pas à se dire que cela signifiait quand même qu’il l’admirait ; elle ne voyait pas là le témoignage du souvenir mais au contraire de l’oubli. Il l’admirait comme n’importe qui, non comme la jeune fille de ce fameux jour, resté inoubliable pour lui aussi. Il avait pourtant parlé avec beaucoup de certitude, en la regardant de face pour la première fois, mais si furtivement qu’elle n’avait pu sonder son regard.
– Tiens, tiens, je ne pensais pas que vous vous intéressiez au cinéma, persiffla Christophe Monceau.
– Et bien vous serez heureux d’apprendre que je lis autre chose que le guide de survie en terrain hostile (ce qui me serait bien utile ici, fut-il tenté d’ajouter) et que je ne regarde pas que les informations télévisées.
– Certes mais de là à avoir vu tous ses films. D’ailleurs, je regrette mais je suis persuadé de…
– Ne regrettez pas trop vite. Monsieur a raison, je n’ai jamais tourné dans un film d’époque. Et il a doublement raison, je le regrette bien. Mais au fait monsieur comment ? Vous avez présenté votre profession mais nous ne savons pas votre nom ?, demanda Alice avec beaucoup de désinvolture.
Pourquoi avait-elle dit cela ? Pourquoi voulait-elle être si cruelle ? Mais après tout ce n’était pas de la cruauté puisqu’il n’avait rien été pour elle.
– Mais non, comment pourriez-vous le savoir ? (Il laissa un temps avant d’enchaîner.) François Barsac.
– Ce nom ne me dit rien, s’empressa de dire, un peu trop rapidement pour être sincère, son voisin le directeur de journal.
Romain, qui se souvenait avoir vu un de ses reportages (Romain était fasciné par tout ce dont il était dépourvu croyant toujours au contraire s’y reconnaître, à commencer par le courage et le talent) ne savait s’il devait mentir pour éviter une blessure narcissique au futur artisan de son retour en gloire ou montrer à tous sa supériorité intellectuelle – dont il était d’ailleurs persuadé- au risque de souligner l’ignorance du directeur mais il n’eut pas le temps de résoudre ce dilemme.
– Ce nom me dit vaguement quelque chose. Un reportage douloureusement beau sur les enfants soldats qui avait d’ailleurs reçu un prix, je crois, mais je me trompe sans doute, je n’ai pas la mémoire des noms, dit Alice avec une inhabituelle timidité.
– Non, vous ne vous trompez pas, ce reportage était bien de moi.
François avait répondu avec virulence, presque férocité. Son regard se leva alors pour affronter le sien, inconsciemment, courageusement. Son cœur, un instant fragile, bondit dans sa poitrine.

Dans la violence du regard de François, il lui sembla retrouver cette fougue qui l’avait faîte chavirer, mais plus une fougue bienveillante mais hostile. Elle baissa les yeux et, sans s’en apercevoir, mit sa main sur le bras de Romain qui se redressa fièrement (prenant ce geste pour une bénédiction, un soutien pour l’article) et lui demanda avec autant de désinvolture que possible quels étaient ses projets. Nulle intention nuisible dans sa question, juste le besoin de se raccrocher à quelque chose, quelqu’un, fut-ce lui, pour se donner une contenance. Seulement, elle ne savait pas que cette question était la seule qu’il ne fallait pas poser, que de surcroît Romain la prit pour une déclaration d’hostilité (oubliant ce qu’il venait de penser de la main sur son bras, qui y était d’ailleurs toujours), et qu’il ne l’oublierait jamais même si l’amitié ou l’inimitié ne se jugeait chez lui qu’à la capacité d’un être à faire avancer sa carrière. Il arrivait ainsi à se persuader que Bertrand Devar était un homme charmant avec lequel il avait une foule de points communs et qu’il possédait toutes les qualités pour être son futur meilleur ami.

François ressentait une immense fatigue, comme si le poids de ces années, de ces souvenirs vains, s’abattait soudainement sur lui, comme s’ils l’abandonnaient en même temps que l’énergie qu’ils avaient engendrée pendant si longtemps. Les serveurs venaient d’emmener le plat de résistance qu’il avait eu peine à manger, bien qu’il fût délicieux et Alice avait profité de cet intermède pour aller fumer dehors. Il était resté seul avec les trois hommes et bien qu’il n’appréciât la compagnie d’aucun d’entre eux, il eut l’impression de respirer pour la première fois depuis le début du repas. Il apercevait sa silhouette longiligne dans l’embrasure de la porte. D’autres fumeurs, célèbres ou anonymes, la regardaient sans oser l’aborder puis chuchotaient comme si elle n’était pas là. Il aurait aimé la sauver de sa solitude, de son désarroi, comme ce jour-là. Mais peut-être cela lui plaisait-il ? D’un geste, impérial et désinvolte, elle dénoua ses cheveux qui se répandirent telle une marée ondoyante sur ses épaules. De dos, c’était à s’y méprendre la gracile silhouette de son souvenir, telle qu’il l’avait vue la première fois, ce jour de juillet, rue Saint-Guillaume. Le soleil éclatant de cette matinée qu’il n’avait jusqu’alors même pas remarquée, tout à l’anxiété des examens qui l’attendaient, lui était alors apparu dans toute sa cruelle beauté comme un écho à cette vision. La rue Saint-Guillaume était étrangement vide encore, si paisible, inquiétante de calme et de silence qui lui avaient rappelé la solitude de l’épreuve qui l’attendait. Son anxiété était telle qu’il avait eu l’impression que rien d’autre n’existait, ni les autres, ni le lendemain, ni la conscience de lui-même. Juste cette frayeur devant ce barrage, semblait-il le tunnel qui menait à la suite de son existence. Cette présence lui était donc apparue comme le point d’eau pour le voyageur dans le désert. Il n’oublierait jamais ce sourire qui en une seconde avait éclipsé ses peurs. Jamais, auparavant, il n’avait éprouvé cette sensation, jamais plus il ne l’éprouverait. Celle de se reconnaître. Celle de se sentir violemment là et vivant. Bien sûr, il l’avait lue (et raillée) tant de fois dans les romans de gare mais, là, pas plus que dans son souvenir elle ne lui donnait envie de rire, juste une intense sensation de réjouissance mélancolique. Tout à coup, ce pour quoi il avait l’impression de mourir de peur une minute plus tôt lui avait semblé dérisoire, en tout cas bien secondaire. Elle avait brillamment réussi khâgne et hypokhâgne, lui avait-elle raconté. Elle passait ce concours de sciences-po pour faire plaisir elle ne savait plus trop à qui, à sa fierté peut-être. Elle avait d’autres rêves, d’autres envies. En l’entendant, il avait réalisé qu’il n’en avait pas plus envie qu’elle et ce n’était pas un de ces effets de la peur qui arrivait à convaincre n’importe qui, y compris vous-même, du contraire ce que vous pensez réellement. Pour la première fois, il avait eu conscience de ses désirs, autres que ceux que l’éducation lui avait inculqués. Les autres candidats commençaient à arriver mais il se souvint n’avoir réalisé leur présence qu’après s’être trouvé au milieu d’une véritable marée humaine. Il restait une heure encore avant l’examen. Une heure qu’il aurait dû redouter, qu’il avait auparavant hâte d’abréger et qui lui était alors apparue trop courte à l’idée de la passer avec elle. Est-ce parce que, à cet instant, elle lui avait souri à nouveau ? Est-ce parce qu’il avait surpris un étudiant endimanché comme s’il allait à sa communion, qu’il eut conscience alors que cet ordre établi était tout ce à quoi il rêvait d’échapper? Est-ce parce que la veille il avait achevé un livre d’Hemingway, ode à l’audace et l’aventure? Toujours est-il qu’il avait prononcé ces quelques mots : et si on n’y allait pas… Elle avait enchaîné en parlant avec tellement de vivacité, de sérieux, d’une journée unique, enfantine et peut-être la première résultant d’une décision vraiment adulte, d’une journée pour eux seuls, d’une journée délicieuse parce que volée. Il était fou sans doute parce qu’il ne la connaissait pas une heure plus tôt, parce que l’attendait son avenir, parce qu’on ne le sacrifiait pas pour une inconnue, qu’elle était d’ailleurs déjà moins que quiconque pour lui. Mais le pari était trop beau pour qu’il le refusât. Il ne fuyait pas, au contraire, cela lui avait demandé plus de courage que toute autre décision dans sa vie, il lui semblait d’ailleurs que c’était la première et que ce fut la seule. C’était une certitude face à laquelle rien ne pouvait résister. Et comme deux enfants, à la fois attendant et redoutant d’être pris en faute, sans avoir vraiment eu le temps de réfléchir, ils avaient pris en sens inverse la rue Saint-Guillaume vers le Boulevard Saint-Germain, fiers, heureux, perdus, libérés et puis anxieux à nouveau, une nouvelle anxiété, pas d’échouer mais de décevoir. Mais leurs mots et leurs pas s’était enchaînés, limpides, évidents. Ils étaient complices. Le lendemain, il faudrait s’expliquer, réaliser, mais le lendemain n’existait pas et d’ailleurs jamais plus il n’aurait cette sensation que le lendemain n’existait pas, lui pourtant dont le métier exigeait une telle conscience et attention de l’instant. Il avait pris subitement conscience de la grâce, de l’audace, de ses vingt ans. Il avait pris subitement conscience de ce sentiment qu’il pensait le résultat d’une quête laborieuse tout en espérant un jour se retrouver face à cette irréfutable évidence. Ils avaient marché puis de même que leurs pas, leurs pensées, bientôt leurs yeux, leurs mains et enfin leurs lèvres s’étaient réunis avec la même simplicité. Le soleil déclinait, ils étaient assis près de la fontaine Médicis du jardin du Luxembourg, après avoir marché une partie de la journée et les gardiens sifflaient la fermeture prochaine, la fin de la récréation, de cette journée, du rêve, de l’éternité… Alors, tel un prisonnier qui retourne au bagne, il avait pris résolument la direction de la sortie. Elle l’avait retenu par la main avec douceur et avec un regard d’une force inoubliable. Lui faisant promettre de ne jamais chercher à la revoir pour, disait-elle, laisser intacte cette journée, ne pas la souiller par les médiocrités de l’existence, lui promettant de réaliser son rêve (devenir comédienne), et lui faisant promettre de réaliser le sien (devenir grand reporter, il se souvint de la noblesse et non la vanité de ce « grand », alors) pour rendre hommage à cette journée et vivre une existence à sa hauteur. Il avait accepté sans trop savoir ce qu’il disait. Il aurait fait n’importe quoi pour se noyer et se voir exister une seconde de plus dans ce regard, aussi illogique cela fût-il, même lui promettre de ne plus jamais la revoir pour le reste de son existence. Bien sûr, la vie s’était écoulée, les rencontres s’était enchaînées (trop pour avoir de l’importance), mais jamais rien n’avait eu l’intensité de cette journée et tout ce qu’il entreprenait (y compris ses liaisons) était une manière d’y être fidèle. Rien ne l’avait jamais fait regretter : ni les mois de brouille avec ses parents, ni les sarcasmes de ceux qui ne l’avaient pas cru, ou pire, de ceux qui l’avaient cru. Rien. Jusqu’à ce jour.

– C’est quand même encore un sacré morceau de femme, déclara le directeur de journal, avec un ton de connaisseur qui aurait jugé un bovidé, et faisant revenir François au présent.
– Oui, il a de la chance son fumier d’Antoine, ajouta Christophe.
– Ça, je ne sais pas, il paraît qu’elle en a bien profité de son physique ! Qu’elle en profite ! Le temps file et les rôles vont se raréfier, y compris celui-là. Enfin, pardon Romain, je ne dis pas ça pour vous, je ne veux pas vous offenser, dit très sérieusement Bertrand.
– Vous ne m’offensez pas, je le sais bien.
Ainsi, il se ralliait à leur cause et pour cela avouait une liaison qui n’avait jamais existé, ce n’était d’ailleurs pas faute d’avoir essayé. Le regard de François s’arrêta sur le couteau que venait de lui amener le serveur et il songea un court instant que s’il avait su que ses sentiments et ses souvenirs étaient partagés, il n’aurait sans doute pas hésité mais elle revenait vers eux, avec un large et triste sourire auquel ils répondirent tous trois également par des sourires mais ceux-là aussi radieux qu’hypocrites. Seul François ne souriait pas.
– Hé bien, vous avez maltraité Monsieur, il a l’air bien maussade, dit-elle avec beaucoup d’entrain qui rendit le visage en question encore plus triste.
– Mais nous sommes doux comme des agneaux, ma chère, vous le savez bien, déclara, perfide, Christophe Monceau, accompagnant cette parole cynique d’un rire qu’elle se crut obligée d’accompagner, elle aussi, du sien.
– Ah, non, voyez, il sourit. Qu’est-ce qui vous fait sourire ?
– Je songeais à l’abbé de Vilecourt.
– Je ne connais pas… il faut dire que je ne suis pas un homme religieux.
– Non, vous ne croyez en rien, affirma tranquillement Alice.
– En effet, et j’en suis plutôt fière. Enfin, si… Je crois en la beauté.
– Moi, je connais l’abbé Vilecourt, mais j’ignore si nous parlons du même, dit précipitamment Alice.
François aurait juré avoir perçu un éclair de malice et de complicité dans son regard. Peut-être au fond n’était-elle pas dupe. Peut-être jouait-elle un jeu elle aussi, le rôle de l’actrice encore naïve.
– …et je suis même certaine que vous vous entendriez très bien avec lui, n’est-ce pas ?
Ce « n’est-ce pas » s’adressait à lui. Il avait quelque chose de tendre, presque d’implorant. Mais oui, évidemment, elle n’avait pas voulu déballer leur passé devant eux qui n’y comprendraient rien et le souilleraient, leur secret, cet instant enfoui, précieux, resté intact malgré les illusions perdues. Le silence régnait autour de la table mais il savait que ce n’était pas un silence apaisé, mais celui d’avant la tempête et il savait déjà que la prochaine bourrasque lui serait destinée.

Les plats de résistance « Dos de turbot rôti en feuille de Norie, conchiglié farci aux artichauts et gambas aux courgettes grillées » venaient d’être enlevés. Les rires dans la salle devenaient plus forts et plus complices, de ces complicités qui se forgent au cours d’un repas d’affaire ou de festival, vous donnant l’impression de voir naitre des amitiés qui s’évanouiront aussitôt cette effervescence terminée. Cela renforçait encore la pesanteur du silence autour de leur table. Machinalement, Alice s’était emparée de l’étiquette sur laquelle était indiqué le nom de la table. Elle remarqua pour la première fois qu’elle portait le nom d’un peintre. Elle se dit qu’elle avait dû être bien perturbée pour ne pas le remarquer plus tôt, elle qui se raccrochait en général à ce genre de détails pour tromper l’ennui de ces soirées mondaines, et l’être encore plus pour ne pas avoir remarqué que manquait un doigt à François, et plus encore que la pensée de la douleur qu’il avait dû éprouver, la mesure de tout ce qu’elle ignorait dont cela témoignait, la désespéra profondément.
– Vous allez l’air bien songeuse, très chère. C’est Ingres qui suscite ainsi votre émoi, dit Christophe Monceau en observant ses doigts malmenant machinalement le pauvre morceau de carton.
– Mais que vient faire Ingres là-dedans ? demanda Bertrand.
– Mais comment ? Vous n’aviez pas remarqué ? C’est le nom de notre table ! répondit Romain, regrettant aussitôt ses paroles se disant que cette volonté de faire remarquer son sens de l’observation pouvait passer pour une audace bien maladroite et surtout fatale pour son avenir.
– Un honneur de plus à ta beauté sans doute, ma belle. Tu aurais fait un très beau modèle pour Ingres.
– Bertrand, si tu veux dire par là que je suis plus belle nue qu’habillée, que nos amis sachent là que ce n’est pas une comparaison basée sur un souvenir, juste le fruit de ton imagination.
– Mais Ingres n’a pas peint que des nus, je ne pensais pas du tout à ça, s’empressa de répondre Bertrand, tout en se remémorant des scènes de films très réalistes où la beauté nue d’Alice crevait l’écran et tout en songeant, non sans une certaine délectation, à l’ambiguïté sur la nature de leurs relations, qu’il avait laissée planer et même parfois alimentée.
– Beaucoup quand même, précisa François Le bain turc, l’Odalisque à l’Esclave, la Source…
– Le Violon d’Ingres, ajouta fièrement Romain, se souvenant vaguement d’un documentaire sur lequel il s’était endormi sur ce sujet.
– Oui, un très beau tableau en effet, surenchérit Christophe Monceau.
– Le plus connu en tout cas, crut bon d’ajouter Bertrand.
– Oui, un très bel hommage à Ingres par Man Ray que ce violon, conclut François.
S’il n’avait cherché l’approbation d’Alice dans son regard, il aurait vu les trois hommes ébranlés par cette implacable vérité mais Alice souriait, lui souriait, et de ce sourire, trophée inestimable de sa victoire, il ne pouvait détacher son regard.
– Oui, en effet, vous êtes tous plus doués comme critiques mondains que comme historiens d’art. François apprend plus de choses dans son guide de survie que vous dans les soirées parisiennes en tout cas.
Ce « François » et ce sourire auraient dû le rassurer mais étaient-ils adressés à l’homme à cette table, qu’elle découvrait ce soir-là, qu’elle trouvait plus agréable que ces trois pantins, ou bien au François d’autrefois ? Il ne parvenait pas à se réjouir de sa victoire d’abord parce que peut-être lui aussi aurait-il commis la même erreur sans son voisin de train qui avait allègrement devisé sur Ingres (même s’il n’en doutait pas : sa culture, et même en peinture, était quand même supérieure à celle des trois autres, ce qui n’était guère difficile), ensuite parce qu’il ne savait auquel de ces deux François elle s’adressait. Si c’était au premier, cela lui importait peu, celui-là n’était plus que l’ombre trompeuse du premier.
– En tout cas, nous pouvons dire que nous avons tous le même Violon d’Ingres, crut spirituel d’ajouter Romain, soudainement audacieusement héroïque.
– Non, je ne crois pas, dit Alice.
– Mais si voyons, le cinéma, le septième art.
– Non, je ne pense pas que le cinéma soit le Violon d’Ingres de François… de Monsieur. Sans doute son métier l’est-il, un violon d’Ingres beaucoup moins égocentrique.
– Mais c’est vrai ça, vous avez dû en rencontrer des sortes de populations et des êtres incroyables, dit Bertrand comme s’il venait de découvrir sa présence, tout en appuyant ses propos en jetant un regard dédaigneux à la veste en cuir de François, invité inopportun au milieu de ce luxe explosif, insulte au bon goût dont il s’estimait le détenteur.
Jamais des spécimens comme ce soir, fut-il tenté d’ajouter mais il préféra répondre la simple et délictueuse réalité.
– Non, en réalité, mon Violon d’Ingres, c’est un souvenir.
– Mais un violon d’Ingres, c’est un hobby, voyons, asséna Christophe Monceau croyant tenir là sa revanche sur Man Ray et le violon.
– Je sais que c’est un hobby mais mon hobby, moi, c’est un souvenir, un souvenir qui me guide, qui m’étourdit, qui m’égare, un souvenir qui vaut tous les cinémas et tous les instants.
– Hé bien, le grand reporter est poète ! s’exclama Bertrand.
Alice avait baissé des yeux, de lassitude ou d’émotion, et il aurait aimé prendre son visage dans ses mains, le brusquer, la forcer à le regarder et à y laisser voir la sublime ou cruelle vérité. Mais quand elle releva les yeux, ils étaient secs, ironiques et brutaux. Elle s’apprêtait à parler et ces quelques mots allaient sans doute signer son arrêt de mort ou lui redonner le goût de la vie.

– S’il vous plait, une minute d’attention, réclama un présentateur (dont Alice se demanda ce qu’il avait bien pu faire d’autre depuis des années que présenter des cérémonies d’ouverture ou de clôture, rôle qui, de Dinard à Monaco en passant par Paris, lui était systématiquement attribué). Je vous remercie tous d’être venus et pour clore en beauté ce festival, chers amis, je voulais vous présenter l’orchestre de Monaco qui va jouer pour vous et accompagner vos derniers instants dans la Principauté en espérant vous y revoir très bientôt.
Bertrand, Romain, Christophe applaudissaient à tout rompre et sa réplique s’évanouit dans le brouhaha. Elle aurait voulu parler, parler elle aussi de son réel Violon d’Ingres mais les secondes s’écoulaient, et ses paroles lui semblaient de plus en plus vaines. Elle préféra se taire. François était tourné vers la scène et elle put l’observer à loisir. Il avait toujours cet air sauvage et doux qui l’avait tant séduite la première et unique fois au point de formuler un souhait jusque là velléitaire, au point d’y consacrer sa vie avec le seul espoir plus ou moins conscient qu’il en serait fier : le souhait d’être comédienne. Et tandis que face à lui, là, de dos, on l’applaudissait maintenant elle « la grande comédienne » et saluait sa présence, tandis qu’elle se levait sous les applaudissements, elle réalisait à quel point elle avait réussi et à quel point elle avait échoué, à quel point tous ceux qui étaient prêts à piétiner pour ça étaient dans l’erreur, à quel point ses voisins étaient exécrables. Et si ces derniers s’étaient tournés vers elle à cet instant, sans doute aurait-t-il pris peur tant son regard était empli de colère et de désarroi. On amenait maintenant les desserts. François s’était à nouveau tourné face à la table. Elle regardait sans la voir sa « Tarte fine de framboise aux litchis, crème de mascarpone vanillé et son acidulé », se disant que c’était la fin : la fin du repas, la fin de tout, fatiguée d’avance de l’enthousiasme à jouer les jours et les années à venir. Cela lui apparut alors comme une évidence : bien sûr, sa vie avait tellement changé, tout ça devait lui paraître tellement futile, et ce futile l’incluait elle aussi et même s’il n’avait pas oublié, il n’éprouvait sans doute que du mépris. A cet instant, elle croisa son regard qui exprimait pourtant tout sauf du mépris : un malaise, une tristesse, et cette douce sauvagerie d’autrefois, mais rien qui lui permit d’affirmer qu’il se souvenait. Romain s’égayait à son tour: le vin, le fait d’avoir été cité par le présentateur sans doute et il lui souriait maintenant d’une manière plus qu’équivoque, un sourire odieux de suffisance et de bêtise auquel elle répondit par bravade et désespoir, le regrettant une seconde d’après, en croisant à nouveau le regard de François dont elle ne vit alors plus que l’immense tristesse et dont, dans un éclair de lucidité, elle sut être la cause pour, la seconde d’après, retomber dans ses doutes mortels. Une main se posa alors sur son épaule. C’était Sybille, l’attachée de presse. En la voyant, tout lui revint. Son exigence de partir le soir même pour écourter ce repas au motif qu’elle avait un tournage, l’empressement avec lequel on avait acquiescé à sa demande. Elle ne pouvait pas faire marche arrière. Un avion avait été loué pour elle, et ce qui, pour une fois, n’aurait pas été un caprice serait passé pour le plus impardonnable d’entre tous, pourtant elle avait rarement autant désiré rester, pour lever ce tout petit voile d’incertitude, pour être malheureuse ensuite peut-être mais au moins pour de bon, mais il fallait se lever, retourner à l’hôtel puis prendre l’avion, se lever bien qu’elle ne s’était jamais sentie aussi ankylosée. Parce que se lever, partir, c’était dire adieu à ses souvenirs, abandonner là le passé, et le tuer à jamais. Elle se leva, pourtant, au milieu, des « ma belle » et des « très chère », ignorant le regard riche et pauvre de sous-entendus de Romain, qui lui disait « à très bientôt ». Elle ne put s’empêcher de s’accrocher au regard de François qui soutint le sien, de mettre un temps interminable à se lever, toujours accrochée à ce regard qui ne cillait pas et qui lui rappela avec violence la Fontaine Médicis si bien qu’elle trébucha, ce qui la fit revenir au présent, au regard impatient et insistant de Sybille. Un furtif instant, elle songea à aller vers lui et à l’embrasser, là, à la vue de tous, à arrêter le temps, à arrêter cette pathétique mascarade dans laquelle elle jouait son pitoyable rôle comme les autres, pour retrouver cet élan doux et délictueux de la jeunesse, pour se sentir vivante une dernière fois, ne serait-ce qu’un instant mais, mi-amusée, mi-furieuse, Sybille l’entraînait par le bras et avec elle ses dernières armes de jeunesse et de vie. Elle eut juste le temps de se retourner et de voir qu’il était resté face à la table et son dos fut la dernière image qu’elle eut de lui.

Christophe Monceau l’appelait maintenant « mon vieux », Bertrand Devar le tutoyait, Romain Clavel parlait maintenant autant qu’il s’était tu auparavant, évoquant de curieux projets surgis de nulle part et des noms de cinéastes inconnus pour les autres mais visiblement très prestigieux pour lui qui avait l’honneur de tourner prochainement avec eux. Cela faisait bien quinze interminables minutes qu’elle était partie, quinze minutes à ressasser sa lâcheté d’être resté là impassible, de n’avoir pas au moins tout fait pour avoir la certitude que ce souvenir était à jamais enterré pour elle, et donc désormais par la force des choses pour lui, mais comment pouvait-il encore en douter ? Etre aussi crédule à son âge ? Mais c’était bien fini. Les signes du destin. Ce visage penché sur le sien inlassablement esquissé et embelli par la grâce du souvenir. Le passé pour rendre le présent moins douloureux. Oui, tout cela était définitivement terminé. Il était réveillé et lucide pour de bon. Il repoussa sa chaise. Vous partez déjà, lui dit quelqu’un à la table. Une constatation plus qu’un regret. Il n’avait aucune envie de répondre, de continuer à jouer la comédie. Et il partit, au milieu de la musique grandiloquente jouée par l’orchestre, des rires et des sourires et des visages et des pensées, pareillement vulgaires, pour se retrouver dans le calme ouaté de l’entrée du Louis XV, lui et sa veste de cuir dont il réalisa l’odieuse présence, lui seul avec le témoignage de son incongruité en ces lieux. Lui seul comme si tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve, pourtant pour la première fois de sa vie il se sentait parfaitement et littéralement désespéré.

Romain se regardait dans le miroir, avec fierté, admiration même. Admiration pour son sens de la diplomatie qui, après dix années de galère, l’amenait maintenant à faire la couverture du magazine Projections dont il serait le rédacteur en chef exceptionnel pour un thème sur le cinéma des années quatre-vingt. Bertrand lui tendait fièrement un livre en ajoutant qu’il venait de le recevoir. Il lui demanda si cela l’intéressait d’en parler précisant qu’il sortait le jour même. Sur la couverture, elle était impériale, distante, mélancolique : Alice. Le titre était écrit en majuscules : Mon Violon d’Ingres. Il ouvrit la première page et lut sans émotion ces quelques mots bien obscurs pour lui : « A mon violon d’Ingres, ce brûlant souvenir sans lequel je n’aurais jamais désiré être ce que je suis devenue aujourd’hui. » Il ne comprenait rien à ses mots et ne cherchait d’ailleurs pas, pas plus qu’à savoir pourquoi elle ne lui en avait pas parlé. Il songeait juste que c’était son Alice, qu’elle lui appartenait, qu’elle était l’instrument et la marque de son succès et, surtout, que ce mot « brûlant » lui rappelait des souvenirs qui l’étaient tout étant. Il regarda Bertrand avec fierté et avec une sorte de salace complicité masculine en lui répondant que, naturellement, il souhaitait en parler. Il reposa délicatement le livre sur la table basse à côté de lui, remettant tout aussi délicatement en place sa mèche de cheveux, et se regarda une dernière fois dans le miroir, paré pour la séance photos et un avenir rempli de promesses. Puis, Bertrand, lui tendit le journal Le Monde lui demandant s’il se souvenait. Sur la page désignée, un petit entrefilet disait ceci : « Le grand reporter François Barsac est décédé la nuit dernière en Afghanistan, lui qui pendant 20 ans avait couvert tous les théâtres de guerre et en avait récolté de sublimes reportages et quelques égratignures. Son accompagnateur et témoin du drame ne parvient toujours pas à expliquer la distraction de cet homme qui connaissait mieux que quiconque ces terrains hostiles.» Romain et Bertrand dissimulèrent, mal, leur satisfaction sous un sourire faussement peiné, se souvenant l’un et l’autre cruellement de Man Ray et non de ce qu’il avait dit sur le souvenir, son violon d’Ingres, et qui, sans doute, leur aurait permis de voir à quel point une certaine phrase était belle et tragique, cruelle et mystérieuse et peut-être de voir le lien cynique et amer entre deux événements de ce jour.

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