Chronique : Si j’étais un personnage de roman…

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L’an passé, un célèbre site participatif m’avait demandé d’écrire un nombre précis de signes sur ce thème « Si j’étais un personnage de roman… ». Retrouvez mon texte, ci-dessous.

C’était une nuit opaque et inquiétante. Puis, peu à peu, le jour se fit, auréolé d’une lumière majestueuse. Mon regard d’une hardiesse inhabituelle et déconcertante balayait fièrement et insolemment l’espace. Mes yeux s’écarquillèrent découvrant des visages étrangement familiers. Je reconnus d’abord Eugène de Rastignac puis Lucien de Rubempré, Félix de Vandenesse et même Raphaël de Valentin.

Combien de fois avais-je souhaité les interpeller avant que l’ambition, le désir, l’orgueil ne les dévorent ? Combien de fois avais-je rêvé de côtoyer des êtres aussi épris d’absolu, et certes parfois féroces, mais terriblement vivants ? Et j’étais là, parmi eux, curieusement téméraire face à cette prestigieuse assemblée ! Comme dans un film de Woody Allen, fiction et réalité s’étreignaient et se confondaient en un tango endiablé mais au lieu d’avoir traversé l’écran, je m’étais immiscée dans ces pages dévorées et dévorantes. Je pensais à Truffaut pour qui « il n’y a pas de temps mort, pas d’embouteillages dans les films » tout comme dans un roman balzacien. La vie était soudain exaltante et tumultueuse, parfois cruelle, jamais médiocre.

Mes mots arboraient un charme, un courage, une beauté ravageurs et inédits. J’étais dans la Comédie Humaine, plus audacieuse que dans sa contemporaine réalité qui en mérite bien souvent l’appellation sans que ses protagonistes en aient le panache.

Félix de Vandenesse, oubliant un temps sa Blanche de Mortsauf, me disait que j’étais son « Lys dans la vallée ». Son personnage de roman. Je voulais le remercier pour ce dernier qui était selon moi le plus beau des compliments. Je voulais l’avertir avec cette phrase de son créateur avant qu’il ne soit trop tard : « Beaucoup d’hommes ont un orgueil qui les pousse à cacher leurs combats et à ne se montrer que victorieux » mais dans une confusion inexplicable, d’autres mots me vinrent dont l’incongruité me saisit d’effroi et Félix de perplexité : « Rodrigue, as-tu du cœur », « C’est un roc !… C’est un pic…C’est un cap ! ».

Soudain, l’obscurité m’aspira à nouveau dans son gouffre insoluble, rassurant alors, et le jour se fit, crûment réel. Ils étaient là, à nouveau, tous mes ouvrages de la Comédie Humaine, entre lesquels s’étaient glissés un Cid et un Cyrano frondeurs, tous sagement posés sur leur étagère, inertes, dans la bibliothèque devant laquelle je m’étais endormie. Mon regard était redevenu hésitant, mes paroles fragiles et incertaines.

Devant moi, sur l’écran de mon ordinateur, les lettres scintillaient, magiques et envoûtantes, me happant dans leur étourdissant et jouissif manège, m’incitant à jongler avec elles, à créer des êtres plus vivants que bien d’autres de chair et de sang, à endosser le masque de celui dont je serais le démiurge, que j’aurais façonné paré de vertus dont je suis dépourvue, comme l’immortalité, grâce à ces lettres liées et fixées à jamais.

Je songeai au don inestimable de l’écrivain car mille êtres à la fois et me laissai aller à l’ivresse des mots enchaînés, précis et incisifs, car dictés par le plus beau des pouvoirs : l’imagination qui permet de donner vie à des personnages, de s’y substituer, de faire de la vie un art sans temps mort qui ne redoute et que ne rebutent ni la passion ni les sentiments exaltés ni les rêves impossibles, l’imagination qui permet de se perdre avec délice dans une confusion délicieuse et délictueuse entre fiction et réalité, et de devenir, par la magie indicible des mots, le personnage de son roman ou de ceux des autres.

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